Mon cher Guy, avant toute chose, te dire combien m’a touché le halo d’affection rayonnante dont tu nimbes tes lignes, enjouées par une pureté qui prend par la main ou par l’épaule ton lecteur camarade. Ton roman chapitré à la Dietrich nous ouvre les rues de Paris, les rues à 25 ans de la liberté la faim au ventre, à la recherche de la belle étoile. Ce sera Echidna, la belle au crève-cœur, l’âme de la rue. (Axel sur la paillasse pendant qu’Echidna étreint Antoine, c’est la scène redoutée que chacun porte au cœur). Axel, c’est le panache de la modestie, signature où je te retrouve trait pour trait, avec cette tempérance bienveillante poussée à la pointe de sa liberté violente. C’est aussi un jeune homme encore embué des merveilles d’un certain plastoc de jouet et de fonds d’étagères enchantées, et qui avance avec ses fascinations d’enfant encore chaudes. Tu ne sépares rien et surtout pas ce lit de braises inépuisables des figures de l’enfance qu’Axel emporte avec lui dans une fugue qui ne tourne le dos à personne et n’en veut à personne, jamais. Et ce retour à la chambre d’enfance, à la fin, a quelque chose de calmement déchirant qui te va bien. Voilà donc Axel qui s’élance, rompt les amarres, armé de lectures et du rêve de combat dont elles seraient les bombes. Petites annonces et clandestinité de cave, c’est l’heure de dévider les forces d’un chaos interne qui veut vivre et opérer, agir avec des frères de lutte. Changer la vie, c’est faire sauter le langage pour arrimer le rêve à la réalité et lui faire sa fête. Tout y passe dans l’expérience de malmener cette langue aux rigidités de chaînes, jusqu’au burlesque de l’automatisme effréné et au dérisoire du non sens, mais Axel et ses frères sacrifient toute belle ordonnance à l’immédiat de la force jaillie, d’une volonté qui s’accepte sale, gourde, impotente mais qui se cravache. Cette phase de création sans art, de défrichement pulsé, c’est le gueuloir du brouillon, en deçà même du brouillon, et il en reste mieux qu’un échec de signes jetés, il en reste cette atmosphère téméraire : se sentir vivant, mieux : se savoir vivant, et tenter à fond « le métier de vivre » autour du grelot versatile de la joie et de la peine. Puis les masques tombent, tous les masques, celui d’Axel et des autres. Les coups de griffe, tu ne les donnes pas quand tu pourrais les donner, tu les relèves au passage sans jamais une once de mépris ou d’arrière goût. Tu fais attention à tout le monde, je le savais, et on ne trouvera rien pour te prendre en défaut dans « Guerrier sans poudre » sur cette perfection fraternelle. Seulement, ta galerie de portraits d’apprentis militants, d’affranchis fébriles, de déclamateurs sans lendemain, d’anarchistes repris, domptés par la puissance du plaisir et du désir, tu en dévoiles le tour d’esbroufe. Les compagnons velléitaires en tout, en nuits brouillonnes, en idéalisme patraque, ils nous rappellent à la désespérante faim de rencontre, la rencontre à couper le souffle, la rencontre qui tient sa promesse une fois passée l’arche de l’impact initial, mais sans t’attarder aux ténèbres de cette inconséquence. La rue donc…Comme tu l’aimes la rue. Ce que j’aime le plus chez Axel, c’est que l’amour, le centre de gravité amoureuse des rues lui fauche la poudre à ton guerrier. C’est là que la tension monte, avec Echidna. Axel retient vainement les vannes de sa tombée en amour, il poursuit son chemin de rue au hasard mais une flèche niée dans le cœur et une flèche qui ne cessera plus de le brûler. Il regarde ailleurs mais cet ailleurs ne porte plus qu’un visage et un règne, celui d’Echidna. Cette campagne de nuit n’a plus le même tour après leur rencontre. On s’inquiète pour Axel car il entre dans la blessure en dépit du sourire inflexible – à la Cendrars – que tu lui maintiens au visage. Ce sourire d’élan demeure, mais les yeux d’Axel dérivent dans le vague et partout, il laisse dans son sillage la supériorité écrasante des bras, de la peau et des baisers sur le charabia exsangue des autres raisons de vivre. Là où tu pouvais t’engouffrer dans la douleur d’Axel, tu laisses s’étendre une buée de peine qui va teinter en profondeur la vanité de toute réalité étrangère à la passion amoureuse. J’ai aimé ce crescendo blessé autour duquel les livres et leurs combats vont peu à peu former un tourbillon de pages détachées qui s’envolent autour de la tête énamourée d’Axel. C’est beau. Il a le sourire en larmes ton Axel. S’ils défilent les mentors de la rébellion : Artaud, Bataille, Debord, Blanqui, on retient Blanqui, tu distingues Blanqui parce que ses « instructions pour une prise d’armes », son art des barricades, place Echidna en émeutière en chef sur un fond d’émotions tues qui saignent plus fort au mutisme et à la pudeur. Toutes les barricades et leurs causes de pavés ne sont plus que le contre-jour, l’ombre portée de créneaux qui ne vaudront jamais le combat pour la belle et ce basculement du oui lentement éclos des yeux, des mains, des frôlements, et surtout de cette chance sans nom qui plane en aigle sur Paris.

 Nicolas Rozier

Le site de Guy Darol, c’est ici :

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