ET CAETERA, extrait d’un dialogue avec Virginie di Ricci

à propos des « Cahiers d’Ivry » d’Antonin Artaud

Cahiers Artaud n°2, Éditions Les cahiers, 2015.

N.R.

Né dans la tranchée solaire d’Artaud pour Van Gogh ton solo de tournesol n’a pas révélé une actrice mais l’Art solitaire de la vie directe dans l’éclatement de toute facticité. Personne aujourd’hui ne se jette comme tu le fais dans l’espace nu à brûler jusqu’à s’en trouer la peau de lumière, entièrement livrée à l’instant perpétuel où tout va flamber sous une pression millénaire de poésie refoulée. Avec ta voix d’asile, de rue, d’enfermée à la cave, avec ta voix de fillette dans la femme qui défend son cœur lourd de Van Gogh, avec l’explosivité ralentie de tes mots d’Artaud détachés comme des mondes, ton Van Gogh d’Artaud sonne l’heure des couleurs dans leur fourreau noir, quand elles sautent à neuf dans les yeux, seules à jamais avec leur unique élan aboyé – celles de Van Gogh rendues à leur perçant pigmentaire par Artaud et luttant comme des fracas de naissances au débouché d’un espace volcanique. Ce rendez-vous d’éblouissement inoubliable, le 7 janvier 2014,  fut une mise au clair terrible des architectures voltigeuses de la terre, effondrée en l’air par Van Gogh et propulsée dans l’infini par Artaud, en même temps qu’un bilan de forces lâchées au visage, le tien, que j’avais crues coffrées à jamais au cachot de l’impossibilité expressive. Qu’il sorte des lisières noires de la scène ou apparaisse dans la rue, ton visage est paré de toutes sortes de tempêtes ingérées, allumé au phosphore d’une radiation gagnée sur la nuit, moiré comme un tournis de pétales. Te voir une fois, c’est te voir toujours et garder le souvenir ondoyant d’une fleur articulée. Tu as le regard permanent d’un théâtre à dégorger la lumière des néants. Cette scène illimitée qui transmue les plates-bandes les plus glauques en terre de feu héroïque t’isole comme la figure animée de ces déflagrations où se percutent des harmonies de choc dans les Cahiers d’Ivry[1]. Ta trempe de bouleversée innée, ses conséquences de marbrures sur ta pâleur de guérilla, donnent à chacun de tes remous expressifs ce mutisme à regard, ce geste comme un tracé de faille dont les coudées et les voltes offrent un sidérant contrepoint à la criblure d’impacts des Cahiers, masse lacérée, zébrée de sillons, crans et encoches dont la cognée d’Artaud a fait son immense « enclume des forces ». Tu m’as parlé des Cahiers d’Ivry comme on lève un drap sur une blessure qui fait taire, celle du cœur toujours vivant à même son charnier de sacrifié. J’ai vu tes manières de lampe frontale quand tu viens et reviens tailler ta voix dans les cahiers d’Artaud, j’ai vu comment, à force d’incursions, tu ciselais à coups de sang ta sveltesse de lueur. Je trouve que tu as la pudeur et la roide ferveur, non seulement d’en parler comme il faut et d’y mener cette lecture de seule au monde qui convient, mais de les rappeler avec ce juste fond de joie grave face à la vie pure.

V.d.R.

Avec la publication des Cahiers d’Ivry, et bien que des pages aient déjà filtré une à une dans certaines éditions comme un secret trop lourd, piquant l’inquiétude au nerf central d’une possible résolution énigmatique, Artaud revient plus que jamais nous confondre et nous sommes là  – à l’heure où les cerveaux bouffent du cahier noir – isolés devant  sa matière explosive. Et de résolution il n’y en a pas, d’énigme non plus mais un effroi sans précédent nous laisse endeuillée et affolée,  inconsolable de cette vie qui refuse son terme,  son commencement,  son écoulement, son simulacre et son absence. Vie monstrueusement généreuse en beautés innombrables et terrible de forces déployées de celui, Antonin,  à qui nous souhaitons consacrer notre rage de théâtre. Cette matière explosive, elle  circule entre combien de mains ? Qui lit et se confronte aux Cahiers d’Ivry ? Que se passe-t-il ? Impossible de croire que le grand tremblement millénaire de tous les 10 ans n’a pas repris. Il faut entrer  dans son saccage et lui donner toute son énergie. Et il y a des sensibilités plus fines que d’autres pour y entrer.

Une œuvre telle que L’Écrouloir en porte terriblement la marque. Car tu es venu de  l’Écrouloir (un dessin d’Antonin Artaud)[2],  prose/poème sur le mode archaïque et rare du potlatch du cœur auquel nous enjoint Antonin Artaud quand on l’a vu, lu, entendu. Ce dessin de janvier 1948, le presque dernier,  tu le retiens en apnée un long instant à l’envol, tu l’exhumes du pli de nerfs optiques avec la délicatesse d’un archéologue des hypnoses infernales, juste à temps, juste avant qu’Antonin Artaud ne se soit définitivement retourné dans son dessin, et que son regard de chacal,  où viennent dorénavant les cœurs pour la pesée finale, ne scelle à tout jamais sa tombe de Fayoum.  Ce dessin que j’avais déjà vu bien sûr (dans une photographie de la chambre d’Ivry, où un jardinier découvrit  Antonin assis raide au pied de son lit dans la position du scribe, et son corps momifié aurait dû y rester) – bien sûr que je ne l’avais pas vu –  avec ce qu’il peut avoir de rebutant et qui fait peur, tu en révèles tout l’insoupçonné.   Tu  tends au regardeur la vitre d’amour que l’autoportrait d’Antonin sans ta geste s’abîmerait sinon des regards torves négligemment posés sur un rebut de musée.  Ce dessin, tu l’animes ainsi qu’Artaud fait vivre les tableaux de Vincent, et nul doute qu’à ce document crypté et brûlant sera désormais attaché ton nom comme étant le premier qui a su le donner à aimer dans son unicité implacable.

Potlatch majeur que « Van Gogh le suicidé de la société »[3], quand il faut tenter et réussir à tout donner quand bien même tout  vous aura été refusé. Don  porté à son extrémité aveuglante que cette œuvre d’ulcération joyeuse, à  jets criards de couteaux de couleurs où chaque mot claque sa tonalité inouïe au bord de l’orage en pleine surchauffe et exulte à démasquer la fatuité  bourgeoise tapie derrière la médecine, la famille.., le visage navré de ceux qui ne créent pas et vivent de ceux qui créent tout en les étouffant. On veut bien l’art mais pas l’artiste. Nerval, Baudelaire, Nietzsche, Poe, Hölderlin, Lautréamont reviennent combattre dans le texte d’Artaud, et à travers lui car il les contient, leurs ennemis communs, leurs suicideurs, ici démasqués, lesquels se sont depuis reproduits,  clonés, ou se sont sédimentés en fausses mémoires. Un monde latent où si l’on n’y prend garde, le Docteur Gachet serait un grand artiste (il a peint van Gogh sur son lit de mort), Elisabeth Foerster-Nietzsche  une éditrice de génie, Ernest Pinard une fleur du mal,  le Docteur Ferdière un fin esthète, très grand connaisseur de poésie surréaliste, psychiatre efficace… Mémoriser ce texte, le jouer[4], le faire sonner, relève du combat sempiternel qui doit être maintenu à la cime de sa beauté pauvre et parfaite car le théâtre est la barque solaire, cette machine de guerre virtuelle à éradiquer les êtres. Et qu’est-ce qu’un être ? L’être est tout ce qui est une organisation attachée à quelque chose[5]. Car de ce côté-ci du monde,  tout est renversé et on rit enfin de tous ces personnages grotesques et gâchés. Leur psychologie basse et commune est brossée en détail par Artaud, (Théo n’est pas en reste à qui Vincent finit par demander s’il n’est pas dans les marchands d’hommes[6]), jusqu’à devenir des archétypes théâtraux,  une commedia dell’arto. Ils ont perdu tout pouvoir et apparaissent dans toute leur arrogance sotte et dérisoire devant l’acharnement sublime de Van Gogh et d’Artaud à refaire la création et à se refaire eux-mêmes.

N.R.

Au nom de Van Gogh frappé dans les Cahiers d’Ivry, une panique irréversible disperse les foules de l’art et de la vie. Artaud lève l’exact portrait en gloire du peintre. Car Artaud reprend Van Gogh à zéro non comme un être mais comme un monde dont les toiles peintes, accrochées aux musées, seraient à jamais restées sans lui des canons enrayés, des gueules à feu obturées. Ce monde de Van Gogh n’a donc provisoirement plus de toiles dans les Cahiers d’Ivry, mais une tête de présage tendue en avant dans le canon débouché qu’Artaud va faire de son nom. Vincent van Gogh chez Artaud sera désormais la portée d’une face, le retour inlassable de sa tête à fixer dans les yeux. Et si Van Gogh dans les Cahiers d’Ivry sonne comme un grondement d’émeute dans l’au-delà c’est que Van Gogh transféré chez Artaud et inversement font s’abattre l’un sur l’autre une profondeur de finition, d’achèvement ciseleur dont le grain d’absolu, pour être palpé jusqu’au fond de son aiguisage de touche, nous crève l’imaginaire, tracté vers un espoir sensible où devra fatalement puiser toute grandeur à venir. Ce phénomène de fusion entre les deux univers, de pulvérisation fusionnelle entre les deux hommes, engendre une force à tête double, dont les faces encastrées n’auront jamais fini d’ajuster leurs gonds. Depuis Van Gogh par Artaud, une double luxuriance de feu est en marche travaillant à sa fertilité hors du temps. Artaud ne tombe pas dans le ralentissement et le sabordage fatal d’un « cas Van Gogh », il fait déferler le peintre comme une horde rouge. L’homme, sa tête, ses bras, sa manière de travailler en crevant debout fusent comme une matière éjectée qui a les formes volantes d’un monde en cours de formation, en train de bombarder ses formes, de jeter ses bases, là où chaque toile avant d’être peinte, après l’avoir été, et à sa sortie milliardaire du séjour sous le lit de Théo, sera toujours et avant tout une empreinte des épaules de Van Gogh à l’ouvrage. Dans les cahiers, le peintre n’est pas encore le « suicidé de la société » mais un monde transpercé par ses yeux d’homme seul et par le basculement entier de sa caisse de peintre dans le rayon du regard. Artaud jette le dossier aux enfers pour éventrer un domaine héroïque qui mène directement au sentier désert, à ce talus à l’écart où la tête du peintre levée de la toile se voyait au milieu de nulle part. A l’endroit de ce chemin de terre encerclé par les années mutilées des deux hommes, Artaud enchevêtre ses ruines vivaces à celle de Van Gogh sous l’espèce de poussée manutentionnaire de ses notes. Artaud scie les pattes du chevalet catafalque pour retourner la terre d’exposition où l’envol en toiles des yeux de Van Gogh peut reprendre. Et cette averse de toiles dans les yeux, ces gerbes de limailles, les cahiers en possèdent la même trame électrique. L’insistance d’Artaud sur le « Champ de blés aux corbeaux » manifeste ce même acharnement de reprise inlassable et mitraillée, cette même géométrie de touche en bâtons maniée par Van Gogh pour limer et franchir le mur de toutes les séparations. Artaud qui fait corps depuis toujours avec cette travée, cette matrice des toiles où grondent à vide des cataractes de signes géants à jointoyer, ce courant de propulsion où avancent la tête et les yeux de Van Gogh, Artaud rencontre le peintre comme un autre pulvérisé de ce monde, au milieu de ce travail granitique des forces que Van Gogh mort ou vif a gardé au regard. Et encore, les cahiers ne stationnent pas au regard du peintre et remontent, reculent jusqu’à l’élément barbare où se découpera l’homme Van Gogh comme l’incorporé premier des cahiers, son rapatrié majeur. Cet élément barbare de « l’incréé » Artaud des cahiers en isolera toujours plus le sang perpétuellement évadé du corps, le sang comme réintégration du corps à son monde de forces : « une histoire rouverte et vécue quelque part avec du sang […] où elle n’aura besoin pour s’ouvrir sa place que du vrill de ses cent tournesols.»[7] Dans ce grouillement d’offensive des cahiers, Van Gogh fut, parmi ces forces de vie distinguées par leur taux sculptural, le nom et le visage atomisé en toiles d’une rafale dentelée à ratisser les Provence soufflant depuis un homme dépiauté par son art. Dans cette traque de « l’incréé » où seules tiennent d’impensables droitures, Artaud a reconnu dans les yeux de Van Gogh le parfait diapason de vie au marteau, à la percussion laboureuse, dont les cahiers ne cesseront plus d’aggraver la cadence.

V.d.R.

Dans ses Cahiers d’Ivry, Artaud  a concrètement martelé les instants cumulés de ses 13 ultimes mois arrachés au « néant erroné »[8] en un sursaut exponentiel de forces. On pourrait les dénombrer ces instants si seulement leur puissance  quantique à s’énoncer et disparaître aussitôt ailleurs ne manifestait pas une inversion du temps entre lecture et écriture, et un dérèglement spatial où tous ces éclats discontinus ne cessent de s’agiter et  de se déplacer en fonction de l’état jamais assez réveillé du lecteur. Le hasard d’une ouverture le renvoie toujours à sa question vitale insoupçonnée à l’instant T., provoquant choc, retard et désorientation. Et il faut brusquement se trouver la tête de côté ou même en bas, ainsi qu’Artaud se dessine parfois lui-même dans les cahiers,  renoncer à l’horizontalité  pour lire par à-coups, sauts, trous, heurts, divisions,  que ce ne sera jamais ça, jamais suffisant,  qu’il s’agit au contraire de contrecarrer toute appropriation, édification ou consolidation de quoique ce soit, jamais propriétaire de rien, et surtout pas d’une idée, mais empoigner les manèges des affres au creux du pullulement mental et les clouer en l’état. De là cette impression d’une gigantesque contre-image accidentée où tout se rejoue perpétuellement dans l’unique  durée sans s’épuiser. La lecture, si ce terme convient encore, se devrait d’être ici totalement simultanée, tant Artaud démultiplie ses points de vue et coups d’attaque sur un seul ennemi fractionné et proliférant, avec un art férocement inné de l’aspectivité[9].

Il y de l’ingénierie noire au cœur de cette fabrique  de machines de l’instant, dessinées et projetées à la manière d’un anti-Léonard de Vinci paratonnerre de la catastrophe occidentale,  machines capables de désintégrer les flux retors des multitudes d’intrus et leurs spectres vampirisateurs du corps,  de déjouer la multiplicité de subterfuges d’introduction, de pénétration, d’effraction, de dévoration du mal, en vue du  transfert anatomique dans  un corps opaque, machinique,  non abouché à l’obscène réalité mais propulseur de traits, de stries, matériaux premiers de la construction de mondes à habiter seul et en père de toutes choses.  Quitte à les lister, se débarrasser des animaux du langage pompeurs de forces, les piéger dans les filets d’une taxinomie grotesque quand l’homme-machine[10] actionne à distance ses bombes à fragmentation dans la langue  qui crache ses dents de lettres et retombe par endroits en colonnes de mots et d’êtres ahuris. Guerre totale contre le mal qui croyait pouvoir éteindre la colaire sous la douleur, préparée à grands renforts de camions, opium, tonnes et tonnes de poudre d’Arto, et stocks alimentaires à base de manioc, où l’enrôlement affectif de quelques pauvresses, bagnards, suicidés, catastrophés et « filles du cœur à naître » a lieu sur le trottoir du théâtre de la cruauté, au milieu brûlé duquel  Antonin Artaud rapatrie, oui, en urgence radicale, de quoi renouveler ses forces créatrices  pour toujours : les Chimères de Nerval, la peinture de Van Gogh et celle, annonciatrice de peste de Balthus, contre ce monde faux, pour le pur incréé. Aux confins perdus de  cette guerre virtuelle sans fond sans fin (etc..), vers l’ennemi épouvanté s’avancent en boitant d’étranges figurines, sortes d’amoks  de théâtre mi-métal mi- papier […]

Lire la suite dans les cahiers Artaud n°2, Editions Les cahiers.

 

[1]  Antonin Artaud, Cahiers d’Ivry, Ed. Gallimard, 2011.

[2] Nicolas Rozier, L’Écrouloir (Un dessin d’Antonin Artaud ) Ed. Corlevour, 2008.

[3]  Antonin Artaud,  Ed. Gallimard, 1990.

[4] « Van Gogh le suicidé de la société », mise en scène de Jean-Marc Musial, 2014.

[5]  Cahier d’Ivry 366,  février 1947.

[6]  Lettre de Vincent à Théo du 23 juillet 1890.

[7] Cahier d’Ivry  234 [17r°] – février 1947.

[8] « Correspondance de la momie », 1927.

[9] Aspectivité, ou « multiplicité des points de vue »,  caractéristique de l’art égyptien en opposition à la notion de perspective.  Concept       établi par l’égyptologue  allemande Emma Brunner-Traut.

[10] Cahier d’Ivry 323, [17V°] – juillet 1947.