Sur un coin de table, un garçon dessine et s’attarde. On le croirait sorti d’un tableau de Joan Eardley avec sa grimace inquiète et son tablier flanqué de grosses lettres telles qu’elles tapissent les murs du quartier. Le dos s’arrondit. Par la fenêtre, c’est le froid du grand Nord découpeur de rayons. On n’entend rien sinon le bois de la table avec des chocs au son creux et une espèce d’énervement patient dans les gestes. N’a-t-on pas offert une boîte à crayons dernièrement, ou, sans faire attention, une sorte de boîte tapageuse pleine de craies alignées ? Il faut croire que si car la table chavire et les cahiers griffonnés au hasard des pages, les mots géants, tronqués, les têtes en fleur et les mains à doigts de râteaux, écopent dans tous les sens. On dirait que la mise s’aggrave, que des manies sont en route, des grattages déportés, des accents lunatiques, des furies dégorgées.

Ébloui de liberté agressive et seul comme jamais, l’apprenti y va fort. Beau et violent comme une catastrophe, voilà donc le fameux trésor, et à volonté, ou plutôt au mérite, à l’étrange mérite d’une étrange habileté soutenue par une chance plus étrange encore. Deux heures avant, ce fut l’ouverture du coffret et le déploiement. Le passage en revue des bâtons allongés, bandés comme des momies. La minute solennelle, écourtée, est déjà loin. En avant ! clament les bâtons, A moi ! lance chacune des couleurs, et le relais des bâtons quand ils tombent imprime la cadence des retouches. Il y a de quoi loucher tant se démène cette palette divisionnaire. Quand ils font mouvement, les bâtons amoncelés, enchevêtrés sans ménagement, lancent une sorte d’encouragement, une ténacité fumante qui ne quitte pas des yeux. Quelle joie hargneuse au plexus, ce grand large du ratage et du grattage. Avec le pastel, on dessine au regard, directement, et encore, on dirait que le poignet sait y faire, les yeux fermés. Quoi qu’il fasse c’est encore beau, le hasard se corrige !

Voici le pastel, l’acolyte souverain, si sûr de ses pouvoirs qu’il se bat allongé, debout, de guingois ou en dormant. Le bâtonnet de magie immédiate, de lumière tout terrain dans la paume, c’est le destin de la main, le champion d’un combat à mains nues où la beauté est en hausse partout où il passe. Discipliné dans sa boîte ou taché par ses confrères, gris méconnaissable, il retourne à la charge. Pastel en main, l’enfant, le ouistiti ou le simplet deviennent des chevaliers ès couleur. D’un rayonnement à émettre des feux de verrière, le pastel est trop cru pour les vieilles patines ; parmi ses charmes, c’est le jouet fantastique qui l’emporte : le rutilant neuf, prêt à l’emploi, le chef incontestable des fonds de caisse pour l’aventure du tracé plein d’humeur. Un prestige maniaque le gouverne et il émane des sillons une fermeté exhaussée aux accrocs, aux pivots et ratures. La conjuration des déboires exulte à sa pointe comme au travail à plat de son cylindre roulé. Ici plutôt que là est son adage. Rien ne l’épuise. Il ne tombe jamais, il disparaît. Le pastel est sans revers ni envers, il n’est qu’affirmation sous tous les angles ; et quand il s’effondre en poudre, c’est une machination de traits invisibles, le camouflage temporaire d’un trait rare. A côté, la plume est un révérend austère aux crissements d’arthrite, le pinceau, une espèce de poule d’eau traître qui sèche et qui bave en minaudant. Le pastel lui, c’est le fantassin toutes armes : sa dureté de silex, son velouté de plâtre, son beurre écarlate, ses jaunes de cris dans la nuit compriment dans son TRAIT COLORIÉ les plus fastes avenirs et l’ennui décimé.

Le soleil a ses rayons et la couleur ses bâtons. On les trouve sous le nom de pastels ou craies d’art. On attend l’aubaine, en vérité, de les trouver ailleurs, ces truffes calibrées, dans la caisse oubliée d’un grenier, rutilantes au secret ou fusibles endormis, odorants de chimie et de bois, chemisées comme des balles ou des munitions issues d’une fabrique artisane, d’une enseigne oubliée, bagage d’un vieux peintre aux doigts menuisiers.

Tels ils sont, les pastels, surtout les secs, émasculés de réputation attendrie, eux qui sont les plus durs au sacrifice de leurs libres abîmes, bijoux du pauvre dans leur présentoir, volontaires pour l’assaut du papier, prêts aux labours infinis.

Moi le pastel, dit chacun des bâtons, je suis le crayon, le pinceau, la pointe, le stylet, la couleur artisane, la chimie fuselée, manufacturée, de la plus dure guérilla. Les mains, les yeux et le papier suffiront à ma gloire, et la menace de mes unités déclassées, redécouvertes par un guerrier de mes feux, me réveillera au beau fixe.

Dans sa rigole ou sa gouttière marchande, le pastel est un chef-d’œuvre-né, accompli, déjà scellé avant l’artiste et les mains.

Combien de dessins sautent au visage, à la vue de ces cris tubés ? Ce ne sont plus des dessins à venir mais des combats polychromes dans l’étui sériel de la boîte, collection immédiate de pierres. Pierres dans l’écrin, elles restent précieuses entamées, biseautées, transférées à la morsure du papier et réduites, aux marges de la feuille, à des roches miniatures alignées en sierra véhémente. Polyèdres aux facettes taillées sur la meule de papier, totems de pigment, lumière poussée à fond d’un orange, d’un jaune, d’un rouge ou d’un bleu, on croirait, des profondeurs de la terre, l’élite de la pierre.

Sur son pastelliste, le pastel darde un éclat aristocrate car il n’est pas un esclave mais un seigneur qui demande des comptes, et lesquels, à ceux qui lui font la terrible allégeance.

Sur la table, les essais retentissent, les zones bariolées effilochent leur brume, flottent comme des pays surfins où l’œil sait qu’il pourra rôder à loisir. Il faut encore essayer ce rose plus vivace qu’une fraîcheur de pétale ; l’outremer, là, au milieu, s’effare de lui-même, la turquoise lui fauche la gloire et la pourpre, elle, rugit si durement qu’elle paraît s’éteindre quand on la touche. Les couleurs pressurées au pastel, leur radiation préfigure des nappes de scrupules comme des terrasses profondes encastrées dans le désir. D’innombrables sas, clairières ou salons y palpitent. Un imaginaire d’élection vibre dans cet arsenal de bâtons fait pour la rapidité des audaces. Il y a de la jonglerie dans les airs dans cet art commandé par les craies de couleur. La double lacération du trait et de sa couleur, indivisible, peut sauter d’une finesse de cheveu à l’éboulis d’un gravier. Acteur et témoin de ces effets en chaîne, le garçon happe au vol, il constate l’accord, l’union simultanée de ses inquiétudes soigneuses avec le prodigieux RÉPONDANT du pastel.

Les amorces de dessins s’accumulent en peu de temps ; ses premiers essais sont pour lui d’un d’événement sans pareil. Un avenir géant le dilate. Une excitation endurante se précise. La gaucherie des débuts, il en devine la majesté et la chance de débutant perpétuel.

Que verront-ils de tout cela ? N’importe ; c’est plus fort que lui, il veut montrer, appeler un témoin, un encouragement plâtré l’attend par dessus l’épaule, mais il y va quand même et se plait d’ailleurs à penser, si les choses tournent mal, qu’il pourra en broyer le noir, se complaire à envenimer la disgrâce, et il prise à l’avance ce noir à contraste.

Comme prévu, le premier venu – sœur, cousin, père, mère, voisin, après un silence étudié, un embarras, lance un compliment plus sec qu’un reproche, et personne ne connait le bureau de change pour cette avance dont on ne verra jamais le solde. Le dessinateur est déçu, les otages de cet enthousiasme s’en doutent mais ne peuvent mieux. Le garçon a reçu la bourrade, la première. Il retourne à ses bâtons, le voilà adoubé.

                                                                                                                                                                                           Nicolas Rozier