« J’ai deux riches pensées à ruminer pendant mes promenades: votre beauté et l’heure de ma mort. Que ne puis-je posséder l’une et l’autre à la même minute! »

La phrase est de John Keats, un des plus grands poètes anglais, fauché à vingt-six ans par une maladie héréditaire. Confiant en l’homme, il affirme en substance que saisir la beauté de l’âme humaine dans une ultime fulgurance qui précède la mort est un viatique pour l’éternité. C’est l’ultime regard sur le monde que décrivait l’écrivain japonais Kawabata, sachant que la dernière image de celui qui part est celle qui va l’accompagner jusqu’à sa prochaine naissance. Devant les peintures de Nicolas Rozier, on est en instance d’ultime regard sur une humanité idéale en train de naître au monde. Le début et la fin de l’homme sont contraints de vivre ensemble sur une même toile. Alpha et Omega apparaissent dans ses êtres émergents d’une gangue informelle, parfaitement finis, humains, expressifs, et à la fois sombres et saturniens, comme pétris d’une infinie mélancolie. C’est l’Humain au centre du monde moderne comme l’avaient déjà décrit Dürer et Michelange. Rozier écrit: « il y aura toujours un homme au milieu, au centre, toujours nécessairement un homme pour dire même le silence d’où il a surgi ».

La peinture de Nicolas Rozier pose une seule et immense question, explore un thème unique à travers l’art de la variation, connue comme poétique et musicale, mais qu’il transpose picturalement. La question est: pour autant qu’il puisse exister, quel est l’archétype de l’être humain idéal?

Tout l’art du peintre serait de cerner cette question aporétique par une poétique de la figure humaine, qui n’a en fait jamais été abandonnée dans l’histoire de l’art. Si cette question est une aporie, c’est parce qu’aucun philosophe n’a jamais pu la résoudre logiquement. Le chemin qui mène à une ébauche de réponse n’appartient qu’à l’art. En cela Rozier s’apparente à un classicisme universel, une recherche de la grâce universelle derrière l’économie des moyens techniques. Hegel définissait le classicisme comme stade de l’évolution, comme moment dans le devenir de l’homme où par l’intermédiaire de l’art se concrétise l’idée même de la divinité. Au lieu de divinité on devrait parler d’Humanité, car l’artiste perçoit l’homme comme pure immanence, qui ne peut que s’identifier qu’à lui-même ou à une humanité idéale. Aucun être humain ne peut se substituer à la divinité, mais l’Etre humain, l’archétype, est équivalent de l’absolue transcendance.

Cependant, si nous restons stricto sensu dans une vision hégélienne de l’art, Nicolas Rozier devient un peintre romantique, dominé par une subjectivité – qui est aujourd’hui pour nous la condition naturelles de l’artiste – et une médiatisation de l’idée dans la forme sensible qui n’appartient qu’à sa propre vision du monde. En observant ses toiles, ses dessins à l’acrylique noire sur papier, ses gouaches, on pressent très vite que la question qu’il se pose pourrait être: l’Homme idéal serait-il un poète romantique? Dans le cadre d’un romantisme diffus et intemporel, l’humanité, selon ce que nous livre le peintre, s’exprime à travers la blessure, la déchirure, paradoxalement accompagnée de détachement et de sérénité. On pense tout de suite aux figures universelles et à John  Keats, que nous citions plus haut. Keats met en scène le mythe de l’homme, en construisant cette Einfühlung, l’empathie, qui abolit toute distance entre l’artiste et l’objet de son travail, qui légalise à jamais, au regard d’une Société de Raison, l’envoûtement du poète par ce qui l’inspire. Un Keats inventant la mélancolie romantique, comme pure attente qui ne s’assouvit pas et doit être sans cesse réinterprétée dans la recherche de la figure idéale, de l’ami idéal, du poète juvénile, d’un idéal chevaleresque sans âge.

Transposé à notre époque il pourrait s’agir du Waldgänger de l’écrivain allemand Ernst Jünger. Le Waldgänger que cite le peintre à propos de son travail, est « l’homme schématique », littéralement « celui qui a recours aux forêts », le « maquisard », celui qui peut se cacher et ressurgir à tout moment, changeant de visage et pourtant toujours identique à lui-même. Il est celui qui observe lucidement le monde, celui qui se retire du jeu et devient du même coup par son non-engagement une figure emblématique de tous les hommes. Il est le rebelle tapi en chacun de nous. L’empathie romantique se double chez Rozier d’une vision unitaire du fond et de la forme, la figure humaine engluée dans sa gangue n’a pas envie d’en sortir, car la gangue est en réalité la condition existentielle de cet univers minimal. Il faut qu’il s’en dégage une émotion immédiate dont l’impact sur le récepteur est clair: ouvrir la réflexion, dépasser la vision manifeste pour aller vers le projet. Pour ce faire, il faut d’abord instaurer une Stimmung, une qualité d’ambiance mêlant l’étrange et le familier de la figure; mélange subtil qui touche à l’obsession du peintre, qui est l’établissement d’une typologie de la figure humaine nourrie de la beauté intérieure et tragique du poète dont le plus beau regard est toujours l’ultime. Ceci explique peut-être l’attrait du peintre pour les artistes qui sont allés au paroxysme de l’émotion brute dans la représentation de la figure: Van Gogh, les dessins d’Artaud et de Schiele, et surtout Giacometti.

Nicolas Rozier se veut encore plus économe que ses illustres prédécesseurs dans ses moyens parce qu’il cherche très consciemment l’universel en l’homme. S’il ne peint pas la femme, c’est parce qu’il veut éviter l’écueil de l’érotisme latent qui accompagne la représentation de la femme dans l’histoire de l’art, mais il n’a aucune intention misogyne. Il ne s’intéresse qu’à l’être en l’homme. Il cherche dans le sensible la loi ontologique universelle: la lumière qui fait être l’esprit humain, l’existence qui s’accomplit en chacun de nous.

Georges Fontaine, juin 2004.


Texte écrit à l’occasion de l’exposition réalisée par L’Espace d’art Contemporain: L’Orangerie, à Bastogne (B), en octobre 2004.