À

Zéno Bianu
Marc Blanchet
Romain Petit
Roger Gilbert-Lecomte

Le plus poignant résumé des aspirations

D’un certain nombre d’hommes qui sont les seuls que j’aime

Et au nombre desquels il faut bien qu’on me range.

Roger Gilbert-Lecomte

 

Les mots de Pierre Minet évoquant son ami, sa caverneuse repentance, cette chambre d’écho dont rien n’atténue l’accablement, atteignent à la seule justesse dont nous pouvons toucher Roger Gilbert-Lecomte : une nuque brisée d’impossible hommage.

Ce n’est pas au nombre d’étoiles éclaboussées de sang, ce n’est pas l’effilochage jusqu’à la rupture du fil de la misère, ce n’est pas la grande maladie que termine le claquement de frigo des morgues, ce n’est pas le cri de fosse commune abandonnée à la terre. C’est que le monde insoumis à la joie ravage les enchantés d’une mission de réenchanteur. Ceux-là se programment le seul enfer vivable, et il s’agira toujours de livrer au souffle général cette extrémité rompue de soi, notre identité errante.

C’est au fond des champs évacués de Van Gogh que survit à la loupe le profil perdu de Roger en Semeur ; dans le labour irrémédiable à perte de vue, la face cabossée du perpétuel attentat, le rire en sang, contre-foudre jetant au ciel sa pleine ramure d’affres.

Décapé au vent de l’invisible, Lecomte vieillit au monde et rajeunit en abîme.

Hanté d’un soin infini, ramifié comme personne aux imminences de calvaires, Roger Gilbert-Lecomte ne cessa d’exhumer les pires négligences, d’arracher les langues noires aux retranchements de leurs raisons, d’instaurer la vie subite, ouvrant comme une panse l’orphelinat mondial.

A-t-il jamais quitté cette parole qui grésillait de lui comme un chevet permanent où la haie des hommes défilait, crevant de soins ignorés. Les lettres pressantes à ses amis ne sont qu’appels fraternels à plein thorax, volées de cœurs ardents, morse de cris étouffés. Ce ne sont pas des yeux que Lecomte levait sur ses visiteurs mais l’impensable meurtrissure d’une accolade ; le contraire d’un défi : dans les gravas, la bougie de l’absolue hospitalité.

Roger Gilbert-Lecomte découvre la source de jouvence tragique, celle dont la parole à tenir gronde, bandée sur sa foi incandescente, étendant par spasmes les digues de sa terre éthique. L’urgence de chérir, le traumatisme continuel d’amour lésé traversent celui qui ne peut assister impuissant à la mort du vivant, à qui s’impose d’entrer en vie par le cœur crânien de l’épiphyse. A chaque lecture, l’impression d’un même bandeau de caractères serrés en couloir de nuit filante, le même rassemblement de forces lancées en compte à rebours, et cette tentative d’imprimer le sceau humain au chaos, ce cataclysme des yeux ouverts dans le déluge, cette chute dans l’abrasement sensible.

Roué par les éléments, Lecomte parle couramment le broyé. Fanatiquement redéployé, un mime initiatique scande la dislocation comme seule élévation possible. Nous entrons dans la stature pulvérisée, dans la dignité passionnelle du tout étreint. Il s’agit bien d’être pour l’autre l’étrave même de la promesse, la promesse tenue, la détresse que rien ne trompe, la dissipation des mirages, d’être pour lui cette preuve de terre craquant sous la dent, débondée en regard.

L’extrême, clandestinement homologué, se voit déplafonné d’une croissance de lointain dont l’expédition colonise l’absolu. D’un fouetté de hache puisant sa force à l’épreuve du cœur, Roger Gilbert-Lecomte n’écrit que sa panique, ce vol furtif de corbeau traînard, retardataire, qui ouvrit un soir les portes de l’adieu au bien-aimé Van Gogh. S’appliquant à fendre le silence illimité des mots porteurs de monde, Lecomte fait roulement panzer de la nuit mâchée en paroles, nous pilonne d’apothéoses à volonté. Les mots-excès, agglomérés sans répit de mots tempérés, émulsionnent une netteté de monde dont l’azimut en débâcle met la vie à découvert de terreur. Nous entrons dans l’épaisseur indifférenciée d’une force à relance d’effroi qui est le roulement même dont la nuit prend son noir.

« L’esprit plein à éclater d’inspiration », Lecomte atteint une intensité de parole définitivement affranchie de la modique audace. Emboutie d’une souffrance infissurable, la parole rend l’essence de fracas dont l’extase roule ses égarés ; C’est l’égarement immédiat, les accoudoirs du monde s’évanouissent ; un flux de vigueur dont chancelle la parole acculée au point de rupture, un arrêt sur éclair, un sursaut de force ahurie d’elle-même, à elle-même son propre miroir d’éblouissement, fondue au noir de sa détonation. Les mots ne sont plus qu’un précipité d’élan, l’enclume incantatoire d’une montée saignante, incapables de contenir, réduits à des arches béant sur un désespoir à faire se lever les morts. Nous assistons à une parole devenue fétu virevoltant de l’immense. Ici, seul Artaud en frère égal…

Le « coup de casse tête dans le ventre » avale cru la pile du réacteur émotionnel. Larmes et rires cherchent d’impossibles voies de décharge, dérobant tout reposoir d’effondrement. Les mots ne trahissent plus par leur intensité conventionnelle. La torture hiératique de l’amour se fait parole, épousant la criblure de râle dont les mondes se pourfendent en Lecomte. Un acquiescement sans limite scintille de ressources intarissables à même la suie qui l’obstrue. A chaque incursion, Gilbert-Lecomte nous réintroduit à la bête de misère gisant au croisement des mondes, présence organique totale dont la nuit est la peau et le visage l’explosive lumière.

De la table rase dont tout texte prend son essor, Lecomte parvient à atteindre ce glas fondu d’assombrissement et d’illumination finale. Le cœur s’allume en pur brandon, les salves de parole y deviennent nos exacts caillots traumatiques.

Gilbert-Lecomte se jette dans l’élément maître des éléments, dans la fracture d’abîme qui traverse les éléments et signe leur continuum de lézarde, d’où cette prédilection harassée pour la banquise comme lieu du concassage de la communauté humaine en solitudes dérivantes, icebergs-principes de la vie monumentalisée en perte durcie, ou encore pour la steppe, cet écran de famine où se lèvent une armée d’ancêtres fraternels. Plus il se perd dans l’extinction de l’immensité étreinte, plus sa parole affine en nous son toucher, étend l’emprise de son tact, d’une confidence toujours plus aiguisée de béance. Mieux, Lecomte se retire, se vrille jusqu’à n’être plus que la dictée de l’éternel, de passes géantes en fondements effondrés de refontes. Jamais parole ne fut aussi proche de la tonalité fatale des forces naturelles : explosion sans fin de l’eau s’écrasant des cascades, lacérations outremer d’un ciel d’aigle. Dans un gigantesque bain de minuit écorché, dans la glaise blanche du plein en vide où la terre entière est une bulle dans l’effervescence, femme, nuit, crépuscule, « pétrisseur d’étoiles » en cabanon, banquise, steppe, misère, mort, sont les prises dont Lecomte empoigne les divisions de l’absolu, figures des confins qu’il nimbe en infini, en une même et unique revue de puretés dévastées.

Du fond d’éclair ruiné dont leur cœur battra toujours, Lecomte, comme Artaud et Van Gogh ont vu germer le vœu ardent à bannière mutante, l’humanité de modèle « cherche lignée » dont ils supplièrent leurs contemporains. Cette chaleur suppliée dont ils furent le lance-flamme sut donner voix à l’inséparable, et je ne peux les voir autrement qu’abattus sur les hommes comme le ciel trop lourd d’incessants sacrilèges, du renard éventré en bord de route au saignement de nez dans les nuits de pensionnat, dans toute asphyxie de race qui ne voit partout qu’un vaste sang dérivé de sa pompe à merveille, dans la douceur terminale blottie, statufiée, pétrifiée en monument de tous les viols.

À ne pouvoir saborder le monde pour son manque de chavirement fraternel, Lecomte fut ce levier de gueule dont la terre faite loup lève son terrible museau, cette encolure même du loup fixement inquiet dans la neige. Tout cela sent trop le bois de planche, l’encens de la rue, les chaises de Van Gogh, le chien de Goya, l’étoile du berger, l’histoire de l’œil vitrifié de mort lente, le barreau de lit d’hospice, l’atrophie de lueur, les têtes saoules et ébouriffées à boire le ciel de la rue, le vrai craquement d’os du geste d’amitié et la tête fumante d’un feu invisible. Ce n’est plus qu’un glas de force inapprivoisée dont le poids d’innocence pleure sa joie dans les cris prostrés du cœur, avec pour talisman le dessin de veines aux tempes et l’amitié éclair du moineau à la fenêtre. La somme fraternelle levée en lame géante dans un tour d’honneur rasant tout.

Filant droit à la désintégration d’intégrité, Roger Gilbert-Lecomte se donna en combustible au feu mourant unique dans lequel la vie surpasse tous ses mythes. Piolet de conquête planté dans la chape quotidienne navrée, tel demeure Lecomte, Alexandre du cœur collectif dont bat l’impossible. Distribuant à l’entour son éclat bouleverseur avec, sous ses arcades en visière, un regard à déterrer les frères. Un cœur à peine enveloppé dans les langes de l’anatomie humaine. Rien d’autre qu’une honnêteté de la famille du suicide, un suicide inversé, la vie d’une authenticité à mort.

Roger Gilber-Lecomte meurt en couches de l’extrême sans nom ; l’ami Roger, qui sut faire de l’amitié la plus haute race, la race des sans peau, enfin parti se chauffer le sang pour toujours au pays de la paix hurlante, là où l’infini hérissé expire sa gloire.

Nicolas Rozier

Paru dans Le catalogue d’exposition : Autour du Grand Jeu, 2004.