C’est un dessin souvent reproduit mais rarement commenté. On l’aperçoit très distinctement au mur de la chambre d’Artaud à Ivry, dans une photo bien connue de Denise Colomb. Un de ses derniers dessins, sans doute de 1947, pas un de ses plus mémorables, presque sans violence. Comme l’écrit Nicolas Rozier: « Ce n’est pas un dessin d’art, mais la légende d’une vie morte par les rues » (p.32). Inutile de chercher à décrypter: « Rien, dans ce dessin, ne veut rappeler quoi que ce soit; tout est fait pour éviter le détournement du cœur, le racontar » (p.40). En évitant donc de le commenter à la manière d’un critique d’art ou de tenter de le valoriser comme exceptionnel – au contraire, sans craindre d’écrire « qu’il se montre en faisant mal, ce dessin » (p.41) -, N. Rozier justifie son choix de celui-là, parmi tant d’autres, parce qu’il lui inspire un poème. Ou plutôt une libre méditation poétique. Liberté qui lui permet d’évoquer au passage Camille Claudel, Anaïs Nin, Jacques Prevel, Yvonne Allendy, et même une autre figure féminine qu’on ne s’attendait pas à rencontrer ici: « la petite juive de Lecomte, Ruth, sa silhouette aux côtés de Gilbert-Lecomte) (p.34). Pour qui ne serait pas familier de l’aventure du Grand Jeu (Daumal, Lecomte, Vailland), rappelons brièvement que Ruth Kronenberg, modeste couturière et compagne d’infortune de Roger Gilbert-Lecomte, fut arrêtée en 1942, transférée à Drancy, puis à Auschwitz d’où elle ne revient pas. Cette intégration inattendue d’une silhouette tôt effacée par les « filles de cœur » d’Artaud donne bien la mesure de la totale autonomie poétique de N. Rozier.

À travers Ruth, c’est évidemment aussi le fantôme de Lecomte qu’il salue au passage. On ne sait pas forcément que Nicolas Rozier a déjà écrit sur Lecomte et, surtout, qu’il est aussi peintre et a illustré plusieurs livres d’artistes. Ses modèles de prédilection sont Schiele, Soutine et Giacometti. Dans Aujourd’hui Poème (sept.2005), Charles Dobzynski avait présenté en termes chaleureux son double registre, pictural et poétique. Il a publié chez Fata Morgana en 2006 son poème L’Espèce amicale, qu’il a lui-même illustré. Et s’il évoque Jacques Prevel dans cet Ecrouloir à propos d’Artaud, il se propose de montrer, dans une autre méditation poétique, que Prevel ne doit pas être uniquement regardé comme un vague épigone d’Artaud.

Alain Virmaux in « Cahiers Roger Vailland », n°29, sept 2011