L’Écrouloir, poème sur un dessin d’Antonin Artaud

Éditions de Corlevour, 2008, 10 €

Présentation éditeur

À partir d’un dessin d’Antonin Artaud (un des derniers) où me semble s’accomplir l’apothéose de ses efforts, j’ai voulu dire l’ampleur de la dignité à laquelle peut atteindre le crayon sur la feuille. En l’occurrence, la victoire singulière d’avoir su donner forme au visage d’amour en guerre, auquel on pourrait rattacher toutes les créations d’Artaud, et qui se manifeste dans l’expression très spécifique de cet autoportrait – plus précisément dans l’œil en avant dans le trois quart face.

Ce paroxysme qui ne retombe pas, et auquel ce dessin est entièrement voué, s’est imposé à moi comme le chantier béant d’évidence et donc l’occasion idéale d’isoler, de pointer une humanité de l’homme dont Artaud, en dépit des caricatures hirsutes dont on obture sa terrible exigence, harcela la netteté de contour, c’est-à-dire n’eut de cesse d’exhumer la douceur, non les reposoirs douceâtres qui catégorisent la douceur mais l’amour, qui, sans cesse, se jauge l’intensité, loin de cette violence incontrôlable à laquelle une image répandue réduit Artaud.

Incipit

Les dessins inviolables

je les ai trouvés.

J’ai trouvé leur place de tolérance.

Ce n’était pas encore la réserve, le dépôt, mais l’antichambre d’un rejet.

Croyant racheter leur traîtrise, ceux qui ont mis là les moutons noirs n’ont inventé pour eux qu’un sas à dépérir, une succion livide.

Ils auraient mieux fait de jeter l’isolé, d’abréger sa solitude de héros parmi les lourdes vaches, les christs invraisemblables et la cuite d’enfant gâté du « nouvel

art ».

Je ne l’ai jamais vue autrement la flammèche écroulée, toujours fourrée à l’ombre des musées.

Toujours fumante d’une fierté dans le désastre.

J’ai connu des salles envahies du mérite d’une seule œuvre, généralement petite, et le malaise né du dés-équilibre des forces, plus précisément le déséquilibre

nié, et l’alignement des œuvres sur un pied d’égalité artificiel. J’ai vu l’œuvre isolée tenir tête aux pelletées globuleuses des yeux posés sur elles.

Mais ici

TOUT LE MUSÉE SE DÉGRISE.

Du grand bois sombre de derrière la tête,

d’une ruée d’arbres dont l’homme semble l’après coup

un dessin est venu.

Monde du sang qui tremble, nous avions raison de

souffrir ton absence.

Ici, avec ce dessin qui invente à lui seul un musée de l’homme

la chasse racée a coupé ses bases.

Ce n’est que du cœur,

c’est le style fauché de l’incontrôlable,

l’éclatement des noblesses faméliques,

les lointains perforés où le cœur s’en

va battre

et se battre.

Ni murs ni étiages, plus rien de porteur, l’espoir d’aigle dont rien ne crève ouvre la blancheur des

visages.

Artaud fait sauter les rôles. Les rôles phare descen-dent dans leurs hommes. Leurs stigmates sans échap-patoire.

J’en oublie la main d’œuvre, les circonstances, car ce dessin me prend tel que j’aime et ne veut pas de mes scrutations.

L’atelier, les cheveux en bataille, l’œil aigu, la retouche fine, tout devient la matière égale d’un cœur en trombe.

Il y a bien sûr des identités, des figures, mais en même temps, le dessin n’a pas cet encrassement pos-thume des œuvres graphiques parce qu’Artaud a su

retenir l’hypnose qu’il y a à dessiner des hommes, des maisons, des forêts.

Le peintre, ses dessins roulent la même permission d’asile, les mêmes yeux agrandis de tristesse, le même éraillement, la même douceur écumante.

Avant même le visage reconnu d’Artaud nous empoigne à vie ce tambour de vision frappée où les

yeux sont seuls.

Nous y sommes aux yeux seigneurs du visage.

Fiche technique
  • Éditions de Corlevour, 2008
  • Genre : Poésie
  • Format  22 x 14 cm – Impr. Floch (Mayenne)
  • 45 pages
  • EAN 9782915831184
  • 10 €
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Revue Europe

Marie-Claire Bancquart

Ce texte, fortement écrit, nourri d’une vraie connaissance de la vie et de l’œuvre d’Artaud, nous touche d’autant plus que l’activité principale de Nicolas Rozier est d’illustrer des livres d’artistes : pages d’expérience, donc, et de véritable émotion, dans lesquelles on sent aussi l’autre activité de l’auteur, qui est de poésie.

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Un dessin est venu

Zoé Balthus

Nicolas Rozier fait montre d’une force époustouflante de compassion qui pourrait être celle d’un camarade de tranchées si elle n’était déjà celle d’un frère sur le front éprouvant de l’existence.

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Cher Nicolas, tu es rapide comme la foudre – j’allais t’écrire un mot – ton poème est magnifique – ton geste d’une noblesse incroyable – D’une justesse sidérante de tout instant – Ce dessin tu le fais vivre, tu l’animes ainsi qu’Artaud fait vivre les tableaux de Van gogh – Il faut croire oui que ton cœur est dans tes yeux, une anatomie enfin poétique – Ce dessin que j’avais déjà vu bien sûr – bien sûr que je ne l’avais pas vu – avec ce qu’il peut avoir de rebutant et qui fait peur tu en relèves pour moi tout l’insoupçonné, … l’Afrique, la ville, le rationnement – Ruth et certainement Desnos, – « je reverrai Desnos » écrit-il à sa veuve. MERCI infiniment – mai da zena o zono o non non au pas d’azan –

Cher Nicolas Rozier

Un grand merci pour l’exemplaire de L’Écrouloir dédicacé et de votre lettre que je viens de recevoir. Je trouve que c’est un très bel ensemble d’AMOUR-PASSION pour Antonin Artaud avec beaucoup de passages particulièrement brûlants et tendus à l’extrême qui me touchent. Comme ces fulgurances : « À la plaie accélérée du verbe/ Il faut le contraste blanc et noir du visage des cris. » ou « Sans oublier l’infime détraquement inquiet qui fait, d’un visage rare, le devancier de son âme », ou encore « On dirait le lit de mort des mots. » Je trouve aussi très émouvant – dans ce débordement-même du dessin et qui tient- votre idée d’y avoir associé Ruth Kronenberg aux FILLES d’Artaud ainsi que la présence de Jacques Prevel, notamment par cette phrase définitive : « C’est que l’ami Prevel avait au cœur cette bouillie d’étoiles écrasées dont personne n’a voulu, autant dire un saignement sans solution au milieu de la vie. » Phrase où se révèle tout le scandale tragique de ce non-monde… …/… J’aime beaucoup votre amour-passion pour Artaud et admire ce que vous écrivez – ici encore – en arrachements vrais à son propos, car je sais qu’il est extrêmement difficile d’écrire quelque chose qui tienne face à son œuvre … Amitiés

J’ai admiré ton Ecrouloir, à vrai dire plus proche de la catapultation que de l’éboulis. C’est du tout meilleur Rozier, la poigne en liberté et en beauté, tordant le cou aux visions de basse acuité, médiocres, ne dépassant guère la poussive observation des gisants, et qui doivent se hausser du goitre à chaque fois qu’en vain elles s’essaient à des scrutations plus osées, de l’ordre des abyssales. En raison de mes problèmes respiratoires, j’ai seulement souffert à la lecture, ici et là, de ce qui apparaissait comme une trop dense concentration de trouvailles, de bonheurs poétiques, tenues serrées l’une contre l’autre, par un faste de la dureté d’un sertissage, la rutilance n’étant pas en reste. C’est ce que j’appelle l’effet « Venise » …. La ville exagère en multipliant ses points de vue sur l’indicible. Mon regard ne s’en sort, là-bas, qu’en se posant longuement sur une ou deux pierres, pas plus. Cela suffit, parfois, pour qu’il entraîne à sa suite, un échevellement de splendeurs jusque-là obscures, ou inatteignables. C’est ce que je fais avec ton livre, mais dans ce cas précis, c’est uniquement à cause de mes difficultés respiratoires. J’ai dû clairsemer ma lecture, l’aérer, la fouetter, dans le sens de l’impesanteur. Un instant tu m’avais coupé le souffle, pourtant déjà bien ahanant. Maintenant,j’en prends plein les poumons de ton écrouloir. Et c’est délicieux, merci.

A toi et à Sabine

Cordialement,

…/…
J’ai lu dans l’après-midi votre écrouloir où, passé un temps de latence, dû à votre phrase qui rocaille, mais c’est voulu, et qui va pêcher bien loin d’un mot un autre mot pour, sinon rebondir, au moins ne pas s’effondrer dans un mutisme toujours au bord de survenir. Après un temps de moraines, ou d’accoutumance, le sentier file plus vite, j’ai beaucoup aimé la seconde partie, celle des visages, celle de Prevel, à propos duquel, en effet, nous sommes proches.

Amitiés

Je me suis pour ma part arrêté d’essayer de produire quelque chose d’intelligent à propos de votre admirable et étonnant Ecrouloir, relu trois fois, et qui mériterait, en guise de critique pertinente qu’on le cite intégralement – tant ici aussi la pénétration de votre regard met à nu, de la page qu’on lit à celle dont vous ne cessez de revenir, ce dessin au crayon d’Artaud, chaque fibule et l’inerve en nous. En vous lisant pour la troisième fois, j’ai fini par me dire que vous aviez probablement rendu Artaud à ce qu’il a toujours cherché. Il y a de l’aleph dans votre vision.
Amitiés.

Votre écriture est bondissante, de plus en plus, truffée d’inventions verbales qui surprennent et secouent. C’est le cas encore davantage dans L’Ecrouloir où le déferlement d’images nous emporte dans ses remous torrentiels. Cela évoque Tzara et Césaire, plus peut-être qu’Artaud. C’est un poème en prose d’une rare intensité, qui échappe aux errements d’une rhétorique un peu automatique et surréalisante non exempte de scories et de légères bavures tant l’impétuosité de son mouvement est irrésistible. En tout cas, l’ensemble est d’une grande force que j’apprécie hautement.

…/…« Je n’ai que de l’amour pour les yeux d’assassiné vivant dont Artaud déborde des archives »…Cette phrase-là, bien sûr, je ne la choisis pas au hasard. Elle me semble exemplaire de la démarche qui est la vôtre à travers l’Ecrouloir. Je me dis souvent qu’il est impossible d’écrire à propos d’Artaud, mais vous nous faites entrer à l’intérieur même du mouvement qui anima l’auteur du Pèse-Nerfs, par exemple, avec les mots qui conviennent ou plutôt grâce au rythme qui soulève toutes vos phrases, qui les arrache à notre pesanteur, à nos limites. Et c’est bien ainsi qu’il faudrait écrire pour ces poètes dont vous ferez le portrait intérieur…/…

Cher Nicolas,

J’ai lu vos livres, j’ai été habité par leurs éclairs, leurs blessures, leurs cris et leur charge de silence. Ils viennent de loin, comme vos dessins, qui me touchent parce que ce qui s’y cherche dans le tramé fourmillant des lignes c’est bien ce « besoin de voir bouger/le cœur dans les yeux ». C’est peut-être ce besoin qui inspire votre belle méditation – poème sur Artaud où vous savez nous faire éprouver tout ce poids de vie écroulée qu’il a porté et cette force de « vie levante qui se lève comme elle tombe » qui fut la sienne. Et c’est pourquoi on est là hors de l’Art. Ou alors dans l’art si l’art c’est, comme le dit si bien Robert Filliou, « ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » Alors, oui, « Le visage quitte le genre du portrait pour la vie sans genre ». Et c’est là, me semble-t-il le territoire sans limites où vous entrez et nous conduisez…/…

Ici, cela commence à bien bruire de partout, cela paroxyse tout en trouvant une sorte de fluidité, haletante bien sûr, mais cela RESPIRE. Et si cela respire, cela RACONTE aussi – ce qui est, en fait, la chose la plus difficile en poésie…

Vous êtes entré au cœur de la souffrance d’Antonin Artaud. Votre prose est portée par un souffle parfois dévastateur. De la littérature à la pyromanie, le chemin est plus court qu’il n’y paraît. J’ai été aussi sensible à vos lignes sur le trop négligé Prevel.

J’ai votre Écrouloir sous les yeux ! – qui est un livre d’une extrême densité et où le surgissement d’Artaud a engendré un récit-poème étrange et fort. C’est vous-même qui dites « à partir d’un dessin », mais la proposition pourrait s’inverser tant vous êtes vous-même habité par le poète et par le dessin et par la poésie.
En toute sympathie.