L’homme de Rozier se tient bien droit. Et pourtant on le dirait atteint aux jambes d’un mal compliqué, sans origine connue, ou connaissable, du moins dans l’immédiat. Il semble émerger d’un support indistinct, peut-être une ornière ancienne, d’avant la première verticalisation du désir de marcher. Il y a du « nomadisme contrarié » dans cette  représentation du corps debout, s’élevant au dessus de son chaos.

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Dans le visage de l’homme de Rozier, je lis un questionnement des racines, craignant par avance toute réponse qui ne serait pas de l’ordre de l’arrachage d’abord, de la dispersion en suite. Il y a dans ce visage, le peu qu’on en voit (mais c’est ce peu qui nous parle) tant il est profond, l’obscure taciturnité d’un projet d’exil. Les yeux regardent passer au loin l’inlassable transhumance des porteurs du Sens, tous courbés, la plupart claudicants.

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Dans cette œuvre, je trouve un homme se cherchant, à la fracture du visible et des ténèbres, une réapparition acceptable, de préférence carnée, du héros de soi-même. Par exemple, un rescapé inattendu de la folie mythologique, prise désormais dans les glaciations de la raison. En somme un personnage d’au-delà de son temps, fort en altitude parce que vrai en ses gouffres. Un souleveur de plusieurs fois le poids de ses antécédents, ou saints, ou criminels, ou simplement honnêtes laboureurs.

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L’homme de Rozier est peut-être une démarche amicale de la Peinture, tentée auprès de l’écriture. La peinture demande à l’Ecriture : « Et si toi, avec tes livres, et moi avec mes tableaux, nous nous mettions toutes les deux à parler de ce qui nous libère autant que de ce qui nous écrase ? Certes, il est possible que la philosophie ait encore quelques idées là-dessus…Mais outre qu’elle manque de corps pour les incarner, il semble bien, hélas, qu’elle n’ait plus de couleurs pour les rafraîchir, ni de mots doués d’assez de ressort pour les faire danser…Qu’en penses-tu ? »Je ne sais si l’écriture acquiesce. Probablement que oui. En tous cas, elle hoche la tête. Il n’est donc pas interdit d’envisager un horizon qui se montrerait plus amical envers les tensions désespérées. …/…

MARCEL MOREAU


L’homme de Rozier (extraits) publié dans le catalogue de l’exposition à la galerie Concha de Nazelle en février 2009.