Échappé d’un conte barbare, “Barbe bleue” taillé en ombres violentes, Jean-Pierre Espil a les mâchoires et les arcades de la dureté, de la violence et du danger. On la reconnaît du premier coup cette expression indélogeable, celle qui refuse d’enterrer ses morts, celle qui préfère garder ses morts au visage, c’est l’affreuse maturation, c’est la fusée broyée au cœur. Une somme de glas dont les yeux levés d’Espil ont remplacé les cloches et les bourdons.

Le volcanisme en colère, c’est la colère courageuse qui se moque bien qu’on la prenne pour de la crise. Il lui faut éclater, et c’est tout. Éclater pour de bon comme au milieu de la rue en plein jour. C’est justement le métier de Jean Pierre Espil qui avait déjà donné un rituel foudre, à Paris, en 1990, puis à Toulouse en 1996. Devant des parterres effilochés de curieux et désœuvrés en tout genre, il avait lu des poèmes éboulés de la revue Bunker et Blockhaus, ce qu’il appelle son “BLOCKHAUS THEÂTRE SONORE” porté par sa voix d’anathème elle-même déformée, amplifiée, assombrie par des distorsions sonores aiguës, coupantes, et des sons de nerfs couinant, émergeant des nappes sonores de mauvais vertige et autre brouillard d’au-delà.

Alors Espil est sûrement descendu plusieurs soirs dans sa grange pour retaper l’établi vivace que j’imagine RITUEL -FOUDRE I RITUEL -FOUDRE II RITUEL -FOUDRE III LA DÉCHIRURE DE LA LANGUE UN AGGLO DE BLOCS hérissé, noir et luisant, plein de becs dressés en l ’air, de corbeaux tombés du poème d ’Edgar Poe. Car Jean -Pierre Espil utilise l’électronique et se barde d’une sono bien à lui pour faire un maximum de dégâts dans la mort bienheureuse de l’époque. Il y a quelques mois, Espil nous avait prévenus qu’il dégripperait sa chorale de corbeaux, de têtes réduites, de hurlements momifiés, son codex calciné et sa résurrection des empaillés. Le revoici donc à l’arrière de toute scène, dans une “petite salle qu’il a trouvée” comme il l’annonce lui -même en demandant “notre indulgence”. Après les raccordements, les réglages, Il l’a bien réveillée la fosse aux damnés et c’est fantastique ce grigri de métal sur trépieds dans les hautes herbes, ce grimoire technique, cette tablette à cris.

Évidemment, Espil s’allume instinctivement au milieu du cratère le plus dégrisé. A-t-on remarqué la perfection lasse du cabanon choisi pour estrade? Ce local très peu aménagé pour les circonstances mais avec ce qu’il faut de tentures installées à la hâte? Tout est légèrement de travers comme l’expressionnisme involontaire d’un fourbi repoussé dans les angles, quand dans le même temps, parmi les outils de jardins devinés, on peut voir sur la droite cinq ou six faisceaux, sans doute sept, comme une herse de rayons, une espèce de harpe inachevée qui redouble les blasons furtifs soulevés par Espil lors de ses montées en puissance. L’espèce de garage dans la nature assemble des copeaux qui se répartissent naturellement comme des frères de crèche autour du maître des lieux, une espèce d’ordonnancement précipité de la pitié des grandes forces sur le point de jaillir, et chaque élément du décor, chaque parcelle donne à la scène une atmosphère de bricolage immédiatement plus frappante que la cave, le grenier, le cimetière étrusque, le désert, les bois. Cette tuerie de tout décorum est plus redoutable en canyon de dépit, en usure récurée, que toutes les mises en scène du monde. Il faut avoir survécu à l’empoisonnement défécatoire d’au moins cinquante années pour arriver comme ça, en ermite remonté à bloc, se présenter à la foule hirsute des perdus et lancer cette attaque. Si la scène a la force d’un tabou défoncé il ne faut pas chercher ailleurs, elle est millénaire sans effort.

Un long craquement de foudre propulse la voix au ciel noir de son timbre pour sa première volée de silex. On lui a violé ses terres, on lui a crevé ses bêtes, et toutes elles remontent dans le marteau vocal. Ce qui reste de chevreuils, renards, chiens battus, écureuils alentour, toute la faune errante pourrait battre en retraite et détaler la queue entre les jambes, mais ils s’arrêtent sans fuir, ils s’arrêtent de ramper, de brouter, de pister, de REMONTÉS DES FONDS MIGRATION, PIRATERIE & MERVEILLE DE GRÂCE L’ANNEAU REX ET INSULTES LE MASTABA DU KA L’ALIÉNATION CENTRALE DU QUEU & DE LA TROUE chasser, et ils écoutent. Chaque bête des parages a l’œil interloqué du flot déchaîné par Espil, cette lecture chantée qui prend dans ses bras sonores des quartiers entiers de malheur. Et moi, ce soir, demain, hier et toujours, je crois bien que j’écoute comme ces bêtes, tendu à l’écoute de ce massacre à dépiauter les démons, plongé dans le silence d’un applaudissement tétanique. C’est la boucherie spéciale du père Espil qui, sans flaque au pied du hachoir, fuse en bêtes de vengeance bouillies dans la perte. Elle retombe même en averses sur leur maniaque des pauvres, cette boucherie de métal où le sang a tourné au fer, n’est plus que ferraille à la sortie de l’enfer des succions, le fer à nu du sang pompé qui est comme l’étrave rouge des vieux morts.

Tout s’écroule en pluie de sang, toute la guerre de rage s’effondre par la lézarde d’un gros ciel de haine qui dévore ses orages, jusqu’à la cheminée raclée du chant de guerre où tout est burlesque comme un cœur lâché sur la terre, et cela rend un son d’absolu délivré.

C’est la première fois que tu verras ça, spectateur d’Espil, cet arrachement du hibou cloué à la grange poitrinaire, cette voix de bête qui piaille son charabia déchiqueté, son aigle enroué catapulté par les tortures nichées dans la gorge qui finissent bien en finissant mal, comme tout ce qui est grand. Il s’avance, le grand chef Espil, dans un chant crié que personne n’oserait aujourd’hui car il n’y a plus d’exaltés sur la terre, au mieux quelques camisoles brûlantes qui bavent leurs dernières heures, mais c’est tout. Personne sinon cette chevauchée de voix cisaillée par le gueulement des ténèbres et c’est pourquoi il n’y a personne autour de toi, Jean-Pierre, à part nous à mille kilomètres, à des heures de terre polonaise, à des heures de pommes de terres roulées comme des mortes de la table de Van Gogh. Tu trouves la dernière embouchure, le dernier recours qui part, vrille et fuse en lanières de masse dynamitée, tu creuses une autre galerie sous les tranchées puisque les tranchées ne suffisent pas, et mon guerrier dédoublé qui te parle maintenant n’avance plus, entouré par un front à 360° à fond de cale, à fond de terre jusqu’au noyau, son billot de buste te fait face parmi les stèles vivantes des cadavres du front. Toi, l’homme du Campots, tu es seul comme la vie. Personne, dans la remise au fond du jardin, avec la peinture d’arbre de ton frère plus belle d’être un peu de traviole, et qui ramasse sous son arbre les bordées osseuses de l’armée qui souffre de n’être rien à la surface, et d’être tout dans le sang qui brûle.

Nicolas Rozier