Première surprise : on prend cet ouvrage dans ses mains, comme si l’on soulevait une stèle. Une stèle légère pourtant, presque aérienne.

Tombeau pour les rares échappe aux classifications. Il se situe dans la singularité, et, paradoxalement, dans la pluralité en raison du panorama qu’il propose : 29 auteurs, sans compter les disparus, les « rares» justement, qui sont au nombre de 27. Le format du livre, la sombre splendeur de son iconographie, feraient penser à un livre d’art. Mais c’est plutôt un livre d’air, tant il est parcouru par le cyclone de l’inspiration. Nicolas Rozier, peintre de la nouvelle génération – à qui l’ on doit aussi chez le même éditeur, une magnifique prose poétique, L’Ecrouloir –  a conçu un vaste réseau de mémoire, qui inclut  poèmes et textes écrits spécialement pour des écrivains et des poètes qui ne sont plus, qui se font « rares » pour des raisons diverses. Ils ont été choisis par l’artiste parce qu’ils lui tiennent à cœur, et non pour instituer une hiérarchie plus ou moins élitaire. Et ce sont d’autres poètes et écrivains, ceux d’aujourd’hui, qui les évoquent, les repensent, les imaginent, les font resurgir de l’ombre, parfois de l’oubli, ou de l’indifférence, non pour leur apporter une quelconque caution, ou les placer dans l’aura d’une exégèse savante, mais pour former la chaîne entre les vivants et les morts, pour rétablir les maillons perdus des voix et des chants.

Un réseau de mémoire est un instrument particulier qui ramifie non seulement les souvenirs mais les fibrilles du cœur, les passages mystérieux d’un être à l’autre, les interstices de la parole dont il faut combler les lacunes et rétablir les connexions entre le passé et le présent. Mais un poète mort n’est pas, on le sait, un poète nécessairement absent : Ni François Villon, ni Baudelaire, ni Arthur Rimbaud, ni Antonin Artaud ( pour lequel Nicolas Rozier ne cache pas sa prédilection ) ne sont absents. Et même si beaucoup se sont éclipsés, dans des circonstances parfois dramatiques ( Jean-Pierre Duprey, Armand Robin, ou Benjamin Fondane, déporté à Auschwitz ) les fils que leur œuvre a tissés ne demandent qu’à être renoués par d’autres mains, afin que soit recomposée l’immense toile des mots.

Que les poètes, en règle générale, soient des individus plutôt rares, quand ils ne sont pas une espèce en voie d’extinction, c’est une évidence qui n’a plus besoin d’être démontrée. Mais ce sont aussi, sinon, des suicidés de la société, du moins des rebelles invétérés, par la vocation même qu’ils assument. Et Pierre Dhainaut nous le précise : «  À ces rebelles Nicolas Rozier ne se contente pas de rendre hommage. Il se révèle leur complice » Et c’est cela qui confère à l’ouvrage sa dimension sans pareille : la connivence des écritures d’hier et d’aujourd’hui, le surgissement au moyen des graphismes agencés de page en page par l’artiste, d’une véritable partition, d’une polyphonie des voix et des signes. Une geste de la mémoire, où le dessin devient dessein, aventure de l’esprit : les morts qui nous habitent ne sont pas des Lazare qui ressortiraient du tombeau, mais le bouche à bouche des mots ranime en eux les mots perdus.

La rareté n’est pas ici l’essentiel, ni le point focal d’un destin, quel qu’il soit. Ce qui importe, c’est la durée, c’est l’inscription des mots dans la matière des frémissements, des germinations, des syntaxes de la terre et de la mer, dans le mobile et l’inamovible.  C’est ce que nous retrace ce grand livre où les pages sont occupées par l’immense peuple des ombres. Elle ne ressortissent pas d’une esthétique, mais d’une chorégraphie mentale. Ni abstraction, ni figuration : un tourbillon virevoltant d’images, des traînées lentes ou des encrages volubiles,  des apparences en voie de segmentation et des formes en mouvement, comme si elles tentaient, lambeau après lambeau, loque par loque, de s’arracher à la glu de la nuit et à la pesanteur de l’oubli. L’art de Nicolas Rozier n’est pas celui d’un cérémonial funèbre, mais d’un choral de l’éveil. Ses portraits modelés dans les effilochages, les enchevêtrements les étirements, à la Giacometti,  les étoilements en expansion ne sont pas des formes muettes, mais assourdies comme des voix qui recherchent leur timbre.  Les spectres déchirent le rideau de l’anonymat pour occuper la scène de la suggestion, à la limite de l’hallucination.

Et les poètes qui ont concouru à cette entreprise se sont tous montrés à la hauteur du projet proposé. On ne saurait les citer tous, sans risquer l’inventaire ou la nomenclature. Les deux textes d’ouverture, celui de Pierre Dhainaut et de Marcel Moreau, sont exemplaires. Ce dernier, d’emblée, donne à l’ensemble son exacte signification :

      De la manière « forte » dont il réactualise ses rares en y ajoutant leur portrait en écartelé pour la bonne cause, celle des transports au-delà de soi-même, l’artiste accentue en profondeur la qualité prémonitoire de leur rapport aux mots. De la prémonition à la prophétie, il n’y a parfois que la distance d’un remous spasmodique de la conscience et d’un souffle féroce de derrière les  « ergots ».

Je serai tenté de citer à corps perdu, à regard-que-veux-tu… Je me limiterai à mentionner quelques-uns des rares : François Augiéras, Léon Bloy, Paul Chaulot, Luc Dietrich, Roger-Gilbert Lecomte, Gérald Neveu, Jacques Prevel, André de Richaud, Vincent Van Gogh, Ilarie Voronca, Stanislas Rodanski… Et les auteurs qui sont, comme Virgile, leur guide dans le cercle de la disparition :  Jean-Yves Masson, Zéno Bianu, Michel Fourcade, Jacques Ancet, Eric Brogniet, Yves Buin… Forcément j’en laisse de côté avec regret. Mais on les retrouvera tous dans ce qui est sans doute un tombeau – au sens où l’entendait Mallarmé, dans son « tombeau d’Edgar Poe » – mais plus qu’une pyramide d’hommages circonstanciels, une source inépuisable d’images auxquelles les mots des poètes infusent une énergie nouvelle. Qu’on me permette de ne prendre pour point de référence qu’un extrait du texte de José Galdo en hommage à Francis Giauque : « Quand il n’ y a plus qu’un corps pour jouer au vivant s’ouvre alors, irrémédiable, l’angle mort du miroir de la vie. Le sommeil ultime devient la splendeur béante avec le désir de s’y endormir. Havre d’éternité dans le berceau de la terre, dans cette infinie douceur blanche de lumière retrouvée aux confins de soi dans sa mise en silence… »

Charles Dobzynski, Europe n°979-980, novembre-décembre 2010