Jacques Prevel poète mortel

Éditions de Corlevour, 2016, 13 €

Extrait de la préface de Zéro Bianu

De ce témoin phosphorescent, Nicolas Rozier se fait à son tour le témoin. Dans une réaction en chaîne régénérante, il tend la main vertigineusement au Prevel intensément poète – celui qui retrouva chez Artaud ce « vertige né il y a des siècles et qui s’empare de mon vertige ». Et par les moyens d’une prose noueuse, tendue comme une perche à quelqu’un qui se noie, Rozier dit simplement ceci : le nom de Jacques Prevel, inséparable aujourd’hui de celui d’Antonin Artaud, n’a pas encore atteint sa propre résonance. Et pourtant ! Lisant Prevel pour la première fois, en avril 1946, Artaud y repère déjà des « revendications émotives qui viennent d’extrêmement loin ». C’est que Prevel a aussi misé sur la passion du vivant. Écoutons de plus près, écoutons vraiment :  « je suis le donneur de sang », « je suis un homme à même l’infinité », « revenu des rêves et revenu des morts »,  « le monde agrandi soudain jusqu’à mon cœur », « le feu blanc de la lumière exsangue », « en dérive vers l’absolu ».

Incipit

À L’AVANT DU POÈME, au creuset le plus cuisant de sa trempe, il existe un combat. Un état premier où rien n’accepte la vitrification de la terre, la cession totale de la terre à ses déserts tassés et tarés de tristesse. Cette lutte, si elle devait éclater au milieu des êtres, porterait dans les corps, dans les cœurs, dans les crânes, un tel fracas de naissances et de tueries, que plus rien ne se laisserait écrire. Les mots, devenus leur fusée, seraient passés à la vie. Les désirs auraient leurs orages, les courages leurs éclairs, les damnations leurs crépuscules et les joies leur terreur grande comme des mondes ; un châtiment de perfection après quoi, percé par le travers, le cosmos rendu aux révoltés de la sensibilité humaine serait le ciel de noblesse d’une machine de guerre gorgée de la terre aux étoiles, au milieu des gouffres de l’infini vibrant comme des tôles.

Arraché à ce furieux pinacle, un texte sera un poème. Isoler ses mots, ses digues, ses gestes d’homme au bûcher, ses timbres rauques, perdus et vivaces, se rassurer de leur groupement souvent lapidaire ne dira rien, à jamais, du sillage de feu, d’abîme et de sang qu’il vient à lâcher au monde quand siffle et cingle son passage, sa volée et sa bordée sans faux col. La lancée, l’énergie, le cran, l’effort, la poussée, la frappe, la cognée, le gnon de muscle noué à propulser la face cachée du spleen le plus enragé signent la fournaise centrale, les blancheurs aveuglantes d’une flamme lancée en trombe dans les poudrières de l’infini.

Ce n’est plus un lecteur qui s’incline alors mais le grand large sans fin de l’espace qui cède, se divise et s’écarte car il ne connaît pas de foudre rebelle, orpheline, marginale et damnée qui le fende et l’assomme avec tant d’imprévisible grandeur.

Ce front rugissant ranimé au courage le plus massacré, ce point de non retour, d’avènement pulvérisé, d’apothéose sommaire et féroce où, d’un seul jet dans la masse ténébreuse, les détresses cabrent leurs cimes invincibles et l’irrécupérable beauté de leur altitude, Jacques Prevel ne cessera d’en écrire le poème.

Mais pour l’heure, Prevel n’est qu’un spectre aboli.

Fiche technique
  • Éditions de Corlevour, juin 2016
  • Genre : Prose poétique
  • Broché,  12 x 19 cm
  • 64 pages
  • EAN :9782372090223
  • 13 €